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Contre mon gré: la violence sexuelle subie par les jeunes en Haïti

En Haïti, le nombre de jeunes, et en particulier les femmes et filles, qui signalent avoir été victimes de violence sexuelle et basée sur le genre (VSBG) est très élevé, notamment à Port-au-Prince la capitale densément peuplée du pays. Encore un sujet tabou en Haïti, la VSBG est un problème probablement sous-estimé. La honte que peuvent ressentir les victimes, la stigmatisation qu’elles peuvent subir, sans compter la peur de représailles de la part de leurs agresseurs ou même au sein de leurs communautés, sont autant de facteurs qui enferment les victimes dans le silence.

© Benedicte Kurzen/Noor
J’ai rencontré ce garçon dans la rue. On a commencé à discuter. Après un petit moment, je lui ai dit que je cherchais du travail. Il m’a tout de suite dit que l’un de ses amis cherchait précisément quelqu’un comme moi. Il a dit qu’il avait besoin de retourner chez lui pour récupérer des documents. Quand nous sommes arrivés là-bas, il a sorti son arme. C’est à ce moment-là que c’est arrivé. Marie, 21 ans. © Benedicte Kurzen/Noor

En mai 2015, Médecins Sans Frontières s'est jointe à d'autres organisations qui viennent en aide aux victimes de VSBG en Haïti pour ouvrir une clinique spécialisée à Port-au-Prince. De mai 2015 à mars 2017, la clinique Pran Men'm de MSF (dont le nom signifie « prend ma main » en créole) a soigné près de 1300 victimes de VSBG, dont la plupart avaient moins de 25 ans.  MSF s’alarme également du fait que 53 % des patients qui se sont présentés à la clinique avaient moins de 18 ans. 

Les victimes masculines réticentes à dénoncer les abus

97 % des patients à Pram Men’m sont des filles et des femmes. Mais, la violence sexuelle touche aussi les garçons et les hommes.

Les violences sexuelles étant déjà sous-estimées en Haïti et le risque de stigmatisation étant d’autant plus accru à l’égard des garçons et hommes, les victimes de sexe masculin sont vraisemblablement marginalisées et d’autant plus réticentes à rapporter les abus subis et à chercher à obtenir des soins médicaux ou tout autre assistance.

80% des victimes connaissent leur agresseur

Quatre mineurs sur cinq connaissaient leurs agresseurs, qui sont pour la plupart des connaissances de la famille, et parfois même des membres du foyer. La plupart des enfants de moins de 10 ans (71 %) ont été abusés dans des endroits où ils devraient se sentir en sécurité tels que chez eux, chez des amis ou des parents.

Haïti © Benedicte Kurzen/Noor
Mon cousin m’a dit que je portais la malchance, que quelque chose n’allait pas avec moi. Un ami de mes parents a dit qu’il pouvait m’aider à enlever ce « mauvais oeil ». Il m’a emmenée dans un endroit isolé et m’a demandé de me déshabiller. Il m’a touchée puis il m’a violée. Je sais que c’est un récidiviste. Il a fait la même chose à deux petites filles de mon quartier. Les parents ont peur, alors ils ne font rien. Gisèle, 20 ans. © Benedicte Kurzen/Noor

Le viol, une des formes de la violence sexuelle

Plus de 83 % des patients soignés par MSF de mai 2015 à mars 2017 sont des victimes de viol. La VSBG peut prendre diverses formes et le viol est une des formes de VSBG.  

© Benedicte Kurzen/Noor
C’est quelqu’un que nous connaissions. Il vivait près de nous, dans le camp. Notre tente était brisée, il y avait un grand trou dans la toile. C’est par là qu’il est passé. Il a violé Sarah. Elle était toute seule dans la tente. Sarah veut danser, elle aime beaucoup cela mais je ne veux plus qu’elle le fasse. J’ai l’impression qu’elle est trop visible quand elle danse.  Mère de Sarah, 13 ans. © Benedicte Kurzen/Noor

Tous les jours, les médecins de MSF sont témoins des conséquences médicales des VSBG. Le viol peut être une cause de transmission du VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles. Il peut aussi entraîner des grossesses non désirées qui changent dramatiquement la vie de ces jeunes filles. Les victimes présentent aussi souvent des blessures physiques (hématomes, lacérations, plaies, fractures) et les rapports forcés entraînent fréquemment des déchirures vaginales ou anales, des saignements et des infections.

Culpabilité des victimes

Immédiatement après une agression sexuelle, les victimes sont souvent dans un état de choc ; certaines se sentent coupables, croyant qu’elles auraient pu éviter d’être victimes. Les victimes de viol sont à risque de développer des symptômes dépressifs ou de stress post-traumatique.

Stéphanie*, 52 ans © Benedicte Kurzen/Noor
J’avais un petit ami mais nous étions séparés. Un soir, il est venu chez moi et nous nous sommes disputés. Il m’a jeté brutalement à terre et j’ai commencé à saigner. Mes filles et enfants ne savent pas ce qui s’est passé. Je ne leur ai rien dit. J’ai fait comme si le sang était autre chose. Après quelques jours, j’ai décidé d’aller à la clinique MSF. Ça va mieux maintenant. Mon souci ce n’est plus le viol ; c’est la peur de devenir aveugle. J’ai des problèmes aux yeux. Si je ne vois plus, je ne pourrais aider ma famille. Stéphanie*, 52 ans © Benedicte Kurzen/Noor

Une prise en charge globale est nécessaire

Les conséquences de la VSBG sont physiques et psychologiques, mais aussi sociales et économiques. La VSBG affecte les victimes elles-mêmes, mais aussi leurs familles et communautés. Les victimes de VSBG ont besoin d’une prise en charge globale qui inclut une variété de services.

La VSBG est un problème en Haïti et devrait être reconnue comme un enjeu de santé publique. Les victimes doivent avoir accès à une prise en charge médicale et psychologique adéquate.

Il est essentiel d’améliorer la prévention à différents niveaux, et de renforcer rapidement la disponibilité et l’accessibilité de l’assistance médicale et psychologique pour les victimes, ainsi que les services sociaux et de protection.

* Les prénoms ont été modifiés